• L'odyssée de Petit Pois

    L'odyssée du Petit PoisPetit-Pois rond ventru, bien à l'abri dans sa douce gousse de velours tapissée, Petit Pois rond ventru se la coulait douce.

    Solidement arrimé au cœur de sa matrice Petit-Pois végétait, ce qui pour un légume n'a rien d'étonnant ! Il savait seulement quand il pleuvait, quand il faisait froid ou quand il faisait à la fois chaud et sec mais bien à l'abri dans sa gangue verte et lisse, il s'en moquait bien. Petit-Pois rond ventru était un bienheureux !

    Jusqu'au jour terrible de la Cueillette !

     

    Petit-Pois rond ventru végétait donc du sommeil du juste quand ce matin-là, sa vie bascula.

    Il savait que c'était le matin à la température un peu plus fraîche au sein de la gousse veloutée.
    Tout à coup le sol se mit à trembler. Ce n'était pas la première fois que le sol tremblait ainsi mais d'habitude c'était loin, très loin sur la terre des haricots, ces frimeurs à la gousse fine d'anorexiques. Ce matin là, c'était juste à côté et Petit-Pois rond ventru connut la peur et ressentit celles des autres pois qui partageaient son abri.  Soudain une secousse les ébranla tous, un séisme violent  qui les fit trembler sur leur petit pédoncule ! Par les vibrations répercutées sur leur vaisseau végétal, Petit-Pois rond ventru comprit qu'il venait de faire un bon dans l'espace. Il plon-geait, plongeait en une descente infernale puis il sentit l'atterrissage, étonnamment doux après la chute. A présent tout était immobile et silencieux mais une vibration infinitésimale lui fit comprendre que d'autres pois tremblaient de peur à proximité.

    Soudain Petit Pois senti que sa gousse remontait dans l'espace, plus vite encore qu'elle n'était tombée. Il entendit un horrible bruit de déchirure et une lueur aveuglante envahit leur cocon jusqu'ici protecteur. Il n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps à ce qui se passait car une espèce de gros ver rond et rose à la tête caparaçonnée de corne le détacha sans coup férir de la cloison veloutée. Il ne savait pas ce que signifiait "crier" mais il était sûr qu'il venait de le faire. Les autres pois de la gousse hurlaient eux-aussi en subissant le même sort que lui mais tout à coup il les perdit de vue et se mit à tomber, tomber et il rencontra le sol brutalement. Tout surpris et meurtri il se mit à rouler et, alors que cinq gros vers roses tentaient de le saisir, une étrange créature à huit pattes qui s'enfuyait en courant le bouscula et  lui cria :
    - Vite ! Vite ! Cours ou tu vas passer à la casserole !
    - Mais que se passe-t-il ? Où sommes nous ?
    - Tu es chez les hommes et ici c'est l'enfer ! Ils mangent les petits pois comme toi et écrasent les araignées comme moi !
    - Mais moi je ne sais pas courir comme toi !
    - Attends je vais te pousser vers le jardin et là, planque-toi derrière un caillou ou sinon... couic !
    - Couic ?
    - Oui ! A la casserole ! Avec des lardons !
    Et sans plus attendre l'araignée colla sa tête contre Petit Pois rond ventru et le repoussa à toute vitesse vers la terre. Elle le poussa encore un peu à travers les mottes de terre puis elle s'enfuit à toutes pattes, non sans lui avoir souhaité bonne chance.

    Petit Pois rond ventru était perdu ! Lui qui végétait tranquille en bon légume qu'il était, découvrait la brutalité d'un monde qu'il  n'avait jamais soupçonné. Il regarda tout autour de lui, ce qui lui était facile, et il découvrit un univers plein d'autres légumes et végétaux aux formes diverses. Et parmi tout ce vert aux nuances subtiles, des taches aux couleurs vives attirèrent son attention. Sous le soleil de la fin de printemps des grappes de rose tyrien brillaient comme des phares dans cet océan de verdure
    Elle l'attiraient irrésistiblement. Il se sentait des fourmis dans les jambes qu'il n'avait pas mais il eut beau concentrer toute sa volonté de petit pois, il ne bougea pas d'un iota. Il sentait monter la frustration tant ces couleurs le fascinaient mais rageait d'être aussi immobile qu'une pierre. Il allait renoncer quand un insecte s'approcha de lui, apparemment intrigué par cette petite sphère au vert intense.
    - Hep ! Bonjour l'araignée ! L'insecte agita ses antennes en tous sens, visiblement peu flatté qu'on le prît pour une araignée et il répondit d'un ton peu amène.
    - Tu cherches la bagarre, petite boule ? Je ne suis pas une araignée, je suis une fourmi !
    - Oh ! Veuillez me pardonner mais je suis nouveau ici. Peut-être pouvez-vous m'aider.
    - Hem... ça dépend. Que veux-tu ?
    - J'aimerais que vous me poussiez jusqu'à ces taches roses, je veux voir ce que c'est.
    - Les pois de senteur ?
    - Les pois de senteur ?! Des petits pois comme moi ?
    - Non, pas exactement. Vous êtes de la même famille mais on ne mange pas les pois de senteur. Bon, je vais te porter mais si on se revoit, ne me demande plus rien ! Je ne suis pas prêteuse et d'habitude je ne fais rien sans contrepartie.
    Aussitôt dit, aussitôt fait. Au prix d'un énorme effort la fourmi finit par caler Petit pois rond ventru entre ses antennes, courut le déposer au pied des pois de senteur et le quitta précipitamment pour vaquer à ses occupations, autrement plus impor-tantes.

    L'odyssée du Petit PoisA présent qu'il était tout près, Petit Pois rond ventru admirait le gigantesque pois de senteur dont les rames s'agrippaient solidement à un grillage. Il était sous le charme de ces fleurs pourpres et roses qui attiraient un ballet incessant d'abeilles et de bourdons. Une des fleurs s'avisa de la présence de Petit Pois et le salua d'une voix enjouée.
    - Bonjour cousin ! Que fais-tu là, loin de tes petits frères ? Pris de court, Petit Pois rond ventru fanfaronna.
    - Je me suis évadé ! déclara-t-il fièrement.
    - Evadé ?
    - Parfaitement ! C'était la Cueillette et si je ne m'étais pas sauvé, couic !
    - Couic ?
    - Oui ! je serais passé à la casserole et on m'aurait dévoré.
    - Mais tu es un héro alors !
    - Et toi, on ne te mange pas ?
    - Oh non ! Moi on me bichonne, on m'arrose, on me dorlote. Tu dois être bien fatigué, cousin ?
    - Oui. Et je suis perdu, loin de ma famille et je me demande ce que je vais devenir.
    - Reste avec nous, ici tu ne risques rien et tu nous raconteras ton évasion.
    Petit Pois rond ventru ne demandait pas mieux et se mit en sommeil aussitôt, épuisé par toutes les émotions de la journée.

    La fraîcheur du petit matin le tira de sa somnolence et la première chose qu'il vit fut une des fleurs penchée sur lui. Quelques petites gouttes de rosées ornaient sa robe écarlate, petits diamants naturels et somptueux. Quelle était belle ! Petit Pois rond ventru n'avait jamais rien vu de pareil ! La fleur se secoua pour le saluer et quelques gouttelettes de rosée tombèrent sur lui. C'en fut trop trop pour lui.
    Il sentit quelque chose d'étrange remuer en lui, juste au niveau de sa fossette : Petit Pois rond ventru avait une érection, la seule qu'il aurait jamais dans sa courte vie de petit pois !

    Son petit germe poussa jusqu'à trouver enfin le sol meuble et s'y enracina.
    A l'ombre de sa belle Pois de senteur, Petit Pois rond ventru se consacra pleinement à sa paternité, tendrement veillé par tout le buisson. Au fil des jours son petit germe était devenu une petite tige ferme qui lui permettait presque de se hisser pour mur-murer à l'oreille de sa belle. Quand poussèrent les toutes premières feuilles, il ne restait plus grand chose de Petit Pois rond ventru dont la peau presque desséchée pendait à présent lamentablement.

    La saison suivante le jardinier vint ôter les mauvaises herbes qui menaçaient d'étouffer Pois de senteur. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant que Petit Pois rond ventru était devenu une petite plante dont les fragiles petites fleurs blanches se mêlaient à celles de Pois de senteur ! Ses vrilles minuscules étaient tendrement enlacées à celles, robustes, de la plante vivace. Le jardinier se dit qu'il serait cruel des les séparer et se contenta d'essarter les herbes nuisibles.
    Et depuis, chaque année, Pois de senteur raconte l'odyssée de Petit Pois rond ven-tru aux nouvelles générations de petits pois qui vivent désormais protégés de la Cueillette, et qui écoutent captivés les exploits de leur ancêtre sous le regard atten-dri d'une araignée et d'une fourmi, pas peu fières d'avoir rapproché ces deux-là !

    « Sa Majesté des mouchesÇa fait la rue Michel ! »

  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Juillet à 15:58
    Lydia

    Je me suis régalée en lisant cette histoire ! yes

    2
    Samedi 18 Juillet à 09:27

    Bonjour

    superbe histoire qui rend hommage a la vegetation

    et au prodigieux pouvoir secret de la nature

     

    merci de ce moment bien agreable au vrai pays des merveilles

     

    bon samedi

    3
    Mardi 11 Août à 13:26

    Hé hé très sympa ! Le dispositif conté est bien au point. On le visualise le petit pois rond ventru. La fin boucle bien la boucle, le recommencement éternel du cycle naturel, sauf quand on saccage la terre. Chouette !

    4
    Vendredi 28 Août à 22:24

    Bon jour,

    Étonnant ! Et même fabuleusement étonnant :) et cela me rassure,je ne suis pas le seul à consommer ".. les haricots transgéniques !"

    En tout cas, une superbe histoire avec comme par exemple " ... ce Petit Pois rond ventru avait une érection..." que je pouvais louper (dans les deux sens du terme) :)

    Max-Louis. xoxo

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