• L'enfant de la tour

    Quand les rêves d'un enfant ouvrent les portes de la liberté...

    Petite histoire inspirée par le confinement.

     

    Kirikou le jeu

     

    Le square est vide.
    Si terriblement vide que les oiseaux se croient soudain tout permis ! Il piaillent s'ils sont piafs ou roucoulent s'ils sont pigeons. Ils s'ébrouent bruyamment dans les rares flaques que le soleil n'a pas encore asséchées. Mamadou n'aime pas les pigeons ! Ils sont gros, gris, d'un gris sale, terne et poussiéreux.
    Poussiéreux comme le square vide. Si terriblement vide.

    Mamadou est content : l'école est fermée ! Il parait que ce sont les parents qui feront la classe, ou sinon, il y aura des cours sur Internet mais Mamadou sait qu'il est tranquille. Les seuls cours que maman peut lui donner c'est en cuisine, et il y a bien longtemps que son frère Aymé a volé le PC pour s'offrir son shit ! Oubliée l'école !
    Alors Mamadou a tout le temps pour lui, après avoir rangé sa chambre pour aider maman. Et Mamadou rêve comme il n'avait encore jamais rêvé.
    Il rêve la nuit, dormant dans le silence épais que même la bande à Walid ne vient plus déchirer. Walid est en prison. "Bien fait !" pense Mamadou.
    Il rêve le jour, agenouillé devant la fenêtre, abruti par l'étrange silence qui s'est abattu sur la cité depuis trois jours. Plus une voiture, plus un bus, plus un métro, plus un avion. Sur le parking les voitures dorment, désormais à égalité avec celles qui ont perdu leurs roues depuis la nuit des temps, monstres en sommeil le temps de...
    De quoi ? Mamadou n'a pas vraiment compris ce qu'a dit la télé mais à voir le visage triste de maman, ce doit être grave. Même elle, ne va plus travailler chez les dames de la zone pavillonnaire. Alors comme elle ne gagne plus d'argent, elle sort pour rejoindre les autres mères "à l'association" comme elle dit. Pauvre chère maman qui croit qu'à sept ans Mamadou ne comprend pas que pour manger, elle doit aller aux Restos du Cœur, l'association pour les pauvres. Quand elle rentre, raide de colère dans son vieux boubou, elle peste, désolée qu'il y ait si peu de choses au magasin et pour la consoler il lui propose de ranger les commissions tandis qu'elle part pleurer dans la chambre. Mais il sait que sa maman est forte et qu'il faudra plus qu'un virus pour la mettre à terre, elle qui a élevé seule ses quatre enfants après que leur père ait été tué dans un accident.
    Grâce au virus qui l'oblige à rester à la maison, Mamadou découvre que maman connait des dizaines d'histoires merveilleuses. Elle lui raconte le Burkina Faso, ses chutes d'eau, les lions, les éléphants. Elle lui raconte les griots de son enfance et se fait à son tour griotte pour le faire voyager par delà les tours de la cité. L'arbre de la place du village remplace la télé éteinte et Mamadou écoute les fantastiques histoires de la hyène et du petit bouc, des deux amis et du boa. A la fin de l'histoire maman plante ses yeux dans les siens : "As-tu compris la morale mon fils ?". Oui, Mamadou comprenait.
    Il comprenait que le monde n'avait de limites que celles qu'on lui imposait et que la morale n'était pas dans cette ville de béton où ne poussait que de la colère. Il comprenait qu'il était bien plus qu'un kebla, bien plus qu'un brother foncé. Son instinct d'enfant encore pur lui faisait ressentir sa propre complexité, et pour la première fois de sa vie Mamadou se sentait à l'étroit dans son corps d'enfant, à l'étroit entre les cloisons de la HLM, à l'étroit quand il pouvait encore jouer entre les grilles du square Jean Jaurès. A l'étroit et prisonnier.

    Ce jour-là maman avait préparé un plat burkinabé qu'il adorait, des vermicelles à la viande hachée. Mamadou dégustait lentement, à petites bouchées précautionneuses et il sentait la saveur se répandre sur sa langue, dans sa gorge, dans tout son corps. Entre deux bouchées il riait avec maman des petits potins de la tour, légendes urbaines d'un microcosme confiné où chaque étage était un pays, où aucune vie ne pouvait rester secrète. Mamadou était heureux.
    Après qu'ils eurent fait la vaisselle, toujours riant des milles aventures des voisins, maman se retira dans sa chambre pour une petite sieste. Mamadou plaça une chaise devant la fenêtre, s'agenouilla dessus et reprit son guet quotidien. Le soleil d'avril chauffait à blanc le béton du square où de vaillants petits platanes rabougris faisaient ce qu'ils pouvaient pour faire un peu d'ombre à deux chats indolents qui faisaient une toilette précautionneuse. D'autres petits félins, enhardis par l'absence des hommes, s'étaient cachés sous les voitures immobiles, à l'affût des jeunes piafs malhabiles et des pigeons dodus.
    Soudain, sous l'œil incrédule de l'enfant, le square devint une jungle où le platane se fit baobab qui protégeait deux lionnes placides. Voitures et carcasses se firent rochers où se dissimulaient hyènes et panthères, aplaties dans l'herbe sèche de cette nouvelle savane urbaine. Dans un rapide fondu-enchaîné Paris disparut de l'horizon et Mamadou, perché au dixième étage, put enfin voir l'autre bout du monde. Quand le pigeon blanc immaculé vint se poser sur le rebord de la fenêtre, l'enfant en fut tout étonné : il n'avait jamais vu de colombe. Celle-ci planta son œil rond aux reflets d'ambre dans le regard de l'enfant, puis elle inclina la tête une fois à droite et une fois à gauche. Elle s'envola, dessina quelques rosaces compliquées dans le ciel limpide puis revint se poster près du garçonnet et l'attendit. L'oiseau et l'enfant échangèrent un nouveau regard et Mamadou comprit.
    Il quitta son poste d'observation, alla jusqu'à la table et griffonna quelques mots sur une feuille de cahier. Puis de nouveau il grimpa sur la chaise et d'un tour de reins souple il se mit en équilibre sur le rebord de la fenêtre où la colombe impatiente faisait les cent pas. D'une puissante poussée, le garçon prit son envol, bras écartés et riant aux éclats : il était libre.

    Les pompiers pleuraient en ramassant le pauvre petit corps disloqué mais ils ne comprendront jamais pourquoi l'enfant affichait un sourire si rayonnant malgré la chute, pas plus que la police chargée d'enquêter ne comprendra jamais cette dernière phrase écrite en hâte "T'inquiète maman ! Je reviens ! Je t'aime", avec le dessin malhabile d'un pigeon.

    Dans la tour, il se murmurait que la maman de Mamadou était devenue folle.
    Car comment expliquer autrement que depuis le drame, on la voyait déambuler, rire aux éclats et parler en faisant de grands gestes, avec une colombe qui se perchait volontiers sur son épaule ou sa tête ?

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 23 Mai à 18:21

    Bonjour,

    Merci de ta visite et je serai heureuse de te compter parmi ma bande d'écrivains, avec plaisir.

    On fait comme on veut, en vers ou en prose, et le reglement est sur le menu de droite dans mon blog.

    J'aime beaucoup ton blog.......

    A bientôt, j' m'abonne à ton blog.

    Ghislaine

    2
    Dimanche 12 Juillet à 09:34

    Bonjour

    mais quelle triste histoire je viens de lire

    belle histoire au début, on rêve avec l'enfant confiné

    et puis le drame surprend

    il reste une ame, un esprit d'enfant a jamais libre dans sa tour et sa foret

     

    bon dimanche avec ce soleil toujours l'ami des beaux jours

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