• Atelier 130 - 10/08/2020

     

    Sur le thème "Un peu d'argot"

     Pour une meilleure compréhension, consulter le lexique argotique ainsi que les notes en bas du texte.

     "Circonstances atténuantes" Arletty, Michel Simon

     

    Bébert de Belleville

     

    Atelier 130 - 10/08/2020Dans le cagnard du mois d'août Bébert mijotait mais pour lui faire boucler son rade il aurait fallu un tremblement de terre ! Même l'inva-sion des niakoués n'avait pas réussi à le déloger et "Le Belleville" était devenu le rendez-vous des derniers irréductibles du quartier. Quand son daron s'était retiré des affaires trente ans auparavant, Bébert avait repris le zinc et per-pétué la dynastie qui avait ouvert le bar un siècle plus tôt. Il jeta un coup d'œil sur sa toquante :  six plombes et des broquilles, ça sentait l'apéro !

    La première à pousser la lourde fut Édith, un ancien tapin de la Quincampe du temps de sa splendeur trépassée. Il était loin le temps où les caves lui reluquaient le fignedé, prêts à claquer leurs talbins pour quinze minutes d'extase ! Aujourd'hui elle avait les flûtes comme des tubas et elle peinait à faire passer son dargiflard par la porte, mais elle avait toujours des châsses à se damner, des mirettes myosotis qui illuminaient son visage ravagé par la pillave.
    A peine eut-elle posé son sac que le reste de leur petite bande faisait une irruption bruyante dans le troquet : Jojo la Carambouille qui s'était mis à l'Internet où il avait trouvé "Le bon coin" à pigeons, Louisette, une ancienne de la rue Saint-Denis, qui se plaisait à dire que le comble pour une bombe comme elle avait été de finir à la Petite Roquette1, Fernand l'Artiste, le Vinci du balourd qui dépérissait depuis que tout le monde payait par carte, Pat la Chignole capable de te dégoter la caisse de tes rêves et de la maquiller en moins de deux jours et sa régulière Sissi une Autrichienne forte en gueule mais au cœur d'or, "Le Professeur" Jeannot, meilleur perceur de coffiots de France et de Navarre, Charlie le Lardu, un ancien de la Mondaine viré pour s'être maqué autrefois avec Édith, en tout bien tout honneur, et enfin le benjamin de l'équipe, Momo le P'tit Beurre2. Son surnom ne venait pas de son origine algérienne mais comme à chaque fois qu'on parlait d'un bouquin ou d'un article de journal, il s'écriait "Ah ! je l'ai lu ! je l'ai lu!" tout faraud d'être le seul de sa smala à savoir lire.
    C'était sa famille au Bébert, et même si à eux tous ils totalisaient plus d'un siècle de placard, ils étaient dignes de sa confiance. Bébert mettait un point d'honneur à ne jamais accueillir les demi-sels qui se prenaient pour des af-franchis et encore moins les julots-casse-croûte qui mettaient les frangines au turbin à coups de mandales mais qui n'avaient pas le courage de monter au braco. Au Belleville, on restait entre honnêtes gens ! La petite bande se surnommait "les derniers des Mohicans" en hommage aux anciens apaches de la zone et et le Prof avait renchéri d'un air sentencieux en dépit d'une syntaxe très approximative "Et même que quand tous ces cons auront calenché, nous, on mourra jamais !".

    IBar l'Escale rue de Bellevillel les servit sans même leur demander ce qu'ils souhaitaient boire, il les connaissait par cְœur. Louisette chopa la cibiche qu'elle coinçait toujours sur ses étagères à mégot, la tapota sur le zinc, et demanda :
    - Quelqu'un a des nouvelles de Dédé ?
    - Tu lui as quand même pas prêté du flouze à c'malhonnête ? demanda Charlie, un brin rigolard.
    - Nan ! Mais comme il avait la dalle, j'l'ai invité à grailler. Ben figure-toi que pendant que je préparais le frichti, c't'endoffé il en a profité pour me faire les profondes et me chouraver mon morlingue ! Le temps que je me retourne, il avait déjà calté ! 'reusement qu'j'avais qu'un peu de mornifle !
    - Moi je sais où il est, affirma Momo. Ce matin les schmitt l'ont fait aux pattes à Parmentier. Il a voulu braquer une vieille rombière, mais la vioque, elle devait avoir une enclume dans le sac ! Elle lui en a mis un coup derrière la cafetière et ça l'a mis KO recta ! Les chtarpognes n'ont eu qu'à lui passer les bracelets !
    Imaginant la scène, la petite bande éclata de rire ! Fernand avala une gorgée de picrate pour faire passer le fou-rire et déclara :
    - L'Dédé il a le tarbouif pour détecter les embrouilles ! Si c'était du pétrole, il crécherait au Texas ! Hé dis-donc Bébert, t'as rien à becqueter dans tes frigos? C'est bien beau d'picoler mais moi, ça m'creuse !
    - Y a qu'à demander ! s'écria le taulier tout heureux de faire plaisir à ses clilles ! Frometon pour tout l'monde ?
    Tel un prestidigitateur il fit apparaître deux camemberts et des baguettes, des vraies, des parisiennes qui font les meilleurs casse-dalle du monde.
    - Tout le monde a son schlass ? Tiens Sissi, rends-toi utile, coupe le bricheton, s'il te plait. Puis, sérieux comme un cureton partageant la communion, il posa devant chacun un morceau de fromage sur une serviette ainsi qu'un morceau de pain. Pat fit une grimace qui mit Bébert en alerte :
    - C'est pas bon ?
    - Ah que si ! Mais avec mes trois ratiches, j'ai du mal avec la croûte du pain.
    - Ben t'as qu' téter la mie ! rigola Édith. Elle claqua de la menteuse et reprit : Ben dis donc Bébert, il a du caractère ton clacosse ! Si j'veux draguer ce soir, j'suis d'la revue ! J'vais trouilloter du porte -pipe !

    Dans la gaieté générale, la porte du bar s'ouvrit sur un couple bien mis, un peu intimidé et visiblement perdu.
    - Excuse me Ladies and Gentlemen... does anyone speak english ?
    - No môssieu ! Ici on s'pique pas l'angliche ! On jaspine largomuche ! rigola grassement Jojo qui n'avait jamais aimé les rosbeef depuis que son dab avait été tué à Dunkerque.
    Toute la bande éclata de rire tandis que le couple battait en retraite.
    - Cinq ans sans voir de nouvelles tronches, et faut que ce soit des rosbeefs, tonna Charlie !
    Mis en joie par l'irruption des malheureux Anglais, ils eurent envie de guin-cher. Bébert mit un CD dans le lecteur et dès que Damia entama les premières notes de "La guingette a fermé ses volets", les couples commencèrent à valser sur le vieux carrelage fissuré.

    La pluie d'orage lavait le macadam de la rue de Belleville, nettoyant la crasse de la journée et vidant les trottoirs. Un jeune couple enlacé profitait du calme de la nuit et avançait, insouciants comme seuls savent l'être ceux qui s'aiment. Quand il arrivèrent devant le Belleville, ou plutôt ce qu'il en restait, le garçon serra la main de sa compagne. Il ouvrait des yeux ronds en contemplant l'enseigne qui clignotait faiblement sur le tas de gravats que les bulldozers avaient poussés là au début de la semaine.
    - Ça alors ! Ça fait bien cinq ans que j'avais pas vu cette enseigne allumée, depuis la mort de Bébert. Tu as vu ?
    - Oui, tu as raison, c'est bizarre, il ne devrait plus y avoir de jus !... Chut ! Écoute !
    Au début ils n'entendaient que les petites giffles de la pluie sur le bitume. Ils s'approchèrent au bord du trou, au ras des rubans de sécurité et tendirent l'oreille. Incrédules ils se regardèrent, puis se penchèrent autant qu'ils le pouvaient. Ils se serrèrent l'un contre l'autre aussi fort qu'ils le purent, pour s'assurer de la réalité des choses et écoutèrent encore. De sous les gravats filtraient une vieille rengaine, des rires et des voix. Ils auraient parié tout ce qu'ils possédaient que c'étaient bien celles de Bébert et de la bande du Belleville. D'abord effrayés, ils rejoignirent le milieu du trottoir puis, pris d'une subite inspiration, ils s'enlacèrent et se mirent à valser sous la pluie en chantonnant : "La guinguette a fermé ses volets, les joyeux triolets de l'accordéon fusent..." sous les regards attendris d'Édith, de Jojo, de toute la bande à Bébert qui les observaient cachés derrière la vitrine.

     

    Notes :

    1. Jeu de mots entre bombe et roquette (arme). La Petite Roquette est l'ancienne prison pour femmes à Paris. Vétuste et insalubre, elle fut fermée en 1974 puis dé-molie.

    2. Jeu de mots autour de la marque de biscuits LU (pour Lefèvre Utile à Nantes) et son biscuit emblématique, le Petit Beurre et le mot beur, diminutif que rebeu qui signifie "arabe" en verlan.

     

    Apaches au pieds des Fortis à Paris

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 13 Août à 17:01
    colettedc

    Superbe, ton texte ! Je l'ai lu avec plaisir !

    Jaspiner, nous l'utilisons aussi !!! biggrin

    Merci de ton gentil passage et bon après-midi de ce jeudi !

     

      • Jeudi 13 Août à 20:09
        colettedc

        Gros becs

    2
    Jeudi 13 Août à 19:00

    Magnifiqe comme les souvenirs que ton texte a allumé en moi. Belleville, ses petits bistrots et ses vieux parigots qui fleuraient bon le tabac et le pinard. Merci pour ce réveil de ma mémoire. Gros bisous l'artiste, tu m'as transportée.

      • Jeudi 13 Août à 21:28

        Las ! Il est loin ce Belleville là ma chère Maridan !

        Fini le jambon beurre à la croûté craquante dorée comme une galette et à la mie légère et élastique ! Adieu la tête de veau et sa sauce gribiche douce en langue et piquante au palais.
        C'est nems (rarement maison), potage pékinois et poulet champignons noirs !

        Mais si la faune à changé, c'est toujours un quartier populaire, même si les promoteurs louchent dessus avec cupidité.
        Quand j'ai quitté Paname, la maison où serait née la Môme Piaf devait être démolie.

        Paris est mort, c'est maintenant un Disney Land à touriste, une zone protégée pour les bobos.

         

    3
    Vendredi 14 Août à 15:48

    J'ai apprécié et pas besoin de dictionnaire, mon père était parisien de naissance et il parlait parfois l'argot, sa mère aussi d'ailleurs et peut-être mieux que lui. 

    Bon week end.

    4
    Dimanche 16 Août à 10:33

    Je suis une Parigot de naissance.........J'y suis même née..

    Ma mère me baladait sur les abords de fort de Romainville pour m'endormir.

    J'ai toujours entendu de l'argot autour de moi.

    Je dois dire que j'aimais tout ce que tu décris de Paris , des bistrots.....

    Hélas tout cela n'est plus.......

    Merci pour ce texte magnifique que j'apprécie beaucoup

      • Dimanche 16 Août à 11:44

        Merci pour ce compliment ma chère Ghislaine.

        Il existe encore quelques rares poches de résistance, petits bistrots aux comptoirs en zinc ou formica où l'esprit de Paris survit.
        Ce qui est étonnant, c'est que le plus souvent les gardiens du temple sont des descendants d'Algériens ou de Marocains, dont les parents ou les grands parents travaillaient dans les usines de Paris, du temps où il y avait des usines à Paris !

        Le café est à 1€ et on y jaspine encore l'argomuche avec l'accent du bled ! Certes la kémia a remplacé l'œuf dur, Momo ou Ahmed a remplacé Bébert mais on sent la nostalgie du "vieux Paris".

        Je continue à jacter en argot et j'ai enseigné à mes enfants tout ce que mon grand-père m'a légué :)

         

    5
    Lundi 17 Août à 12:05
    Lydia

    Quel plaisir de plonger ainsi dans ce Belleville qui n'est plus (du moins ainsi) ! 

    6
    Vendredi 21 Août à 13:52

    je te mets une bonne note ! tu es tout à fait dans le thème même s'il m'aurait fallu un dico par moments, j'ai tout lu. Qu'il aurait été dommage que tu ne reprennes pas l'écriture !!!!!! 

    bisous ma belle

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