• Justine ou les malheurs... - Marquis de Sade

    Fascinant marquis de Sade !

    Fascinant par l'histoire de sa vie dont il passa plus d'un tiers soit en prison, soit en asiles de fous. Fascinant par sa personnalité complètement assumée dans une époque moralement et politiquement troublée (il connaîtra successivement la monarchie, la Révolution et le 1er empire). Fascinant par sa perversité, revendiquée et assumée. Fascinant également par son talent littéraire car l'écrivain a la plume habile.

    Lorsque mon père nous recommanda de ne jamais lire les ouvrages du haut de sa bibliothèque, il manqua totalement de pédagogie, m'incitant à y farfouiller. En bonne ado indisciplinée, le nom Marquis de Sade fit naître bien des pensées inavouables mais mon instinct me fit repousser ma lecture clandestine aux alentours de mes quinze ans.

    Et ce fut un choc !
    Je ne me livrerai pas ici à une savante étude littéraire, hors de ma portée intellectuelle. Mais cet ouvrage ne m'a pas laisser indifférente, voici pourquoi.

     

    Avant d'ouvrir ce livre, et pour en mesurer toute la portée, il faut remonter le fil de l'histoire de France.

    Donatien Alphonse François, marquis de Sade, nait en 1740 et meurt en 1814. Une erreur sur son prénom lors de son baptême lui servira pendant la Révolution car il utilisera le prénom qui  lui était destiné, Louis, et le nom de Sade mais en se gardant bien d'y adjoindre la particule. Prudent, le marquis !
    Ses parents seront peu présents dans son éducation, confiée à des proches mais le jeune Donatien, fort de sa naissance et de la fortune familiale, révèle très jeune un caractère despotique.
    Capitaine au régiment de Bourgogne (cavalerie), ses supérieurs écriront dans un rapport "Fort dérangé mais fort brave". Mais sa réputation est déjà désastreuse ! Fornicateur, pervers, il fréquente les maisons de prostitution, enchaîne les conquêtes. Son père le pousse au mariage et le couple sera plutôt... harmonieux. Mais la vie extra conjugale du marquis est à l'image de l'homme, dissolue.
    A priori il n'y aurait pas vraiment lieu de s'en formaliser.
    Il faut se rappeler que sous le Régent et les règnes de Louis XV et Louis XVI, le libertinage est pratique courante à la Cour, dans la noblesse mais également dans la bourgeoisie. Mais pas que... comme dirait ma fille.
    Il faut aussi se rappeler que le plus fort pouvoir est celui de l'Église qui fait et défait les rois et impose ses codes moraux. Sauf à elle-même.
    C'est l'époque d'une justice arbitraire, des lettres de cachet qui permettent d'emprisonner sans autre forme de procès, mais aussi l'époque d'un bouillonnement politico-philosophique qui mènera à la Révolution.

    facsimilé édition originale de 1791Les aventures de Justine commencent aux alentours de 1775. Elle a douze ans et sa sœur Juliette quinze quand elles se retrouvent orphelines et ruinées. Pragmatique, Juliette choisit la route du vice alors que Justine, pieuse, n'a qu'un but : préserver sa vertu.
    Entrée au service d'une maison bourgeoise, une accusation de vol la mène à la Conciergerie d'où elle s'évade. Elle a seize ans et son calvaire commence dès sa cavale, se faisant violer en forêt de Bondy. Commence alors une odyssée pornographique, sanglante et marquée par une incroyable malchance car la malheureuse Justine semble toujours tomber de charybde en scylla, mais toujours avec la même obsession : sauver sa vertu coûte que coûte, sinon physiquement mais moralement. Alors qu'elle est condamnée à mort, elle est reconnue par sa sœur qui a pour amant un homme influent qui obtiendra la réhabilitation de la malheureuse Juliette. Ils la prennent sous leur aile et Juliette commence une vie heureuse. Hélas, cette dernière périt foudroyée peu après, à l'âge de vingt-sept ans.

    La première lecture fut indigeste, n'étant pas très réceptive au style de l'époque et dérangeante dans la mesure où les scènes de débauche sont évoquées avec une complaisance évidente et que certaines reflètent les mœurs du Divin Marquis. Je ne vous cache pas que j'ai cependant été prise de crises de rire tant certaines descriptions étaient fantasmagoriques : dans sa description des corps, le marquis n'y va pas de main morte dans l'extravagance.

    S'arrêter sur ce seul aspect serait une erreur, grossière, et je m'y suis donc reprise à deux fois pour avoir une approche plus objective.

    Justine ou les malheurs de la vertu est un véritable brûlot politique, philosophique, social et même moral. Mieux : il est incroyablement moderne et progressiste ! Révolutionnaire !

    Entre les scènes trash, le Marquis intercale de longs dialogues entre Justine et ses bourreaux. On frise le fameux syndrome de Stockholm entre la victime et ses tortionnaires car, à l'instar des serial killers modernes, ils ont besoin de justifier leurs actes pour essayer d'atténuer leur monstruosité.
    Mais ces dialogues vont bien au-delà.

    Sade dissèque avec maestria les rouages de l'asservissement social auquel sont soumis les plus faibles, à savoir les femmes, les pauvres, les ignorants et les passifs. Il démontre la perversité d'un système qui maintient cet ordre hiérarchique par le biais de la culpabilisation de masse, entretenue par l'Église et le pouvoir. Il démontre à Justine, avec subtilité, que sa dévotion aveugle à des préceptes religieux poussés à leur extrême annihile son jugement, la confiance en ses capacités et sa liberté de choix. Il l''exhorte à puiser en elle-même sa force naturelle à survivre. Il l'incite à dénoncer, à parler pour dépasser sa souffrance et se reconstruire.
    Pour Sade la connaissance de soi amène à la force qui combat ce que nous appelons aujourd'hui les dictatures.

    Sade ne s'arrête pas là.

    Car il flingue dur ! Très dur !
    Aucune classe sociale n'échappe à la dénonciation d'une réalité peu ragoutante quant à la façon dont chacune exerce son pouvoir. Il démontre habilement que le système ne tient que par les corruptions, les compromissions et les pressions que chaque classe exerce sur l'autre. C'est à peine si il déguise ses protagonistes.
    A titre d'exemple, ce monastère du Dauphiné où la malheureuse Justine va subir le pire calvaire de sa brève existence, au côté d'autres jeunes filles voire d'enfants, n'est pas le fruit de la fertile imagination du marquis de Sade. Il existait bel et bien. Il est à l'origine de nombreuses disparitions de jeunes filles de la région, mais curieusement les enquêtes manquèrent de diligence : le monastère "éduquaient" les malheureuses qui étaient ensuite mises à la disposition de personnages importants ou placées dans des bordels de luxe à travers tout le royaume.

    Sommes-nous si loin des Polanski, Allen, Epstein, Weinstein, DSK ou encore du père Preynat et confrères?

    Si je devais faire un parallèle, Justine ou les malheurs de la vertu c'est Mee too, le Contrat social, Capital ou Par delà le Bien et le Mal avant l'heure. Je ne suis pas loin de penser que c'est là qu'il faut chercher les véritables raisons de ses presque trente ans d'emprisonnement.

     

    Justine ou les malheurs... - Marquis de Sade

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  • Commentaires

    1
    Lundi 5 Octobre à 09:15

    30 ans ! C'est bien peu, vu ses méfaits !!!!!!! Je n'ai jamais voulu le lire et je sais que j'ai bien fait !!!!! pauvres enfants passés entre les mains de tous ses tortionnaires détruisant leur vie à jamais. Les mots ne seront jamais assez forts, la peine non plus.

    bisous ... je file lire du plus gai s'il y en a !

    Hier j'ai lu avec mon petit fils (toujours lui...lol) : 35 kgs d'espoir..de Anna Gavalda..  Déjà le titre en dit long et nous avons fini en larmes tous les deux ! 

     

    2
    Lundi 5 Octobre à 10:56

    Bonjour

    jamais lu le Marquis

    hi hi hi

    peut etre un jour cela me dira

    ah ah ah

     

    merci de ce bon resumé de l'ouvrage

    et de la petite biographie du seigneur des érotismes littéraires

    3
    Lundi 5 Octobre à 16:02

    Justine ou les malheurs de la vertu, j'avais aussi interdiction d'y toucher, rien de tel pour que je le fasse le plus vite possible. 

    J'en ai gardé longtemps des souvenirs partagés mais il faut lire de tout pour se faire une opinion. 

    Bonne semaine.

      • Lundi 5 Octobre à 20:38

        Et ça se comprend Claudie.

        J'essaie toujours d'aborder les choses en me débarrassant des a priori ce qui est difficile. Et comme je l'écris, ma première lecture m'a laissé un goût sale. Mais la deuxième lecture fut passionnante car on découvre la portée philosophique.

        Autant je conseillerai la lecture de cet ouvrage, autant je dirais toute la vacuité d'un livre tel que la Venus Erotica d'Anaïs Nin  où il y a des scènes très choquantes mais sans le garde-fou "fantastique" que Sade met dans ses descriptions et vide contenu hors des scènes de Q. La "philosophie de la petite culotte avec une complaisance dans l'avilissement.

        C'est fou comme l'interdit est stimulant ! he

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