• Atelier 9 - Conte

    Pour cet atelier 9, j'ai craqué sur le sujet 2 : créer un conte d'après une des images proposées.

     

    Atelier 9 - Conte

    La Rouquine


    Sur la feuille blanche le crayon-pastel faisait naître un jardin aussi extraordinaire que celui de mamy. En fait ce n'était pas le jardin de mamy, qui vivait dans un petit appartement à Asnières, mais celui d'un très vieux chanteur que mamy adorait, un certain Charles Trénet. La fillette trouvait ce chanteur ringard mais cette chanson lui plaisait beaucoup. Tandis qu'elle posait des touches vertes sur le papier à dessin, papa et maman écoutaient la télévision qui repassait en boucle les mêmes informations sur le confinement. Tous les deux s'étaient réfugiés dans un cocon d'angoisse, écoutant encore, encore et encore les mêmes nouvelles qui n'étaient plus très fraîches en fin de journée. Les adultes étaient vraiment bizarres.
    "La reprise des cours se fera sur la base du volontariat et s'opérera de façon progressive... Les écoles accueilleront les élèves à partir du 12 mai...". Maman se leva et s'assit à la table.
    - Tu as entendu ma petite Muguette ? c'est une super nouvelle, hein ?
    - Je veux pas y aller maman ! Je veux pas attraper le virus !
    - Tu ne risques rien ma chérie, tu as bien appris les gestes barrière alors... il ne peut rien t'arriver. Puis maman repartit faire le plein d'angoisse sur le canapé.

    Muguette sentit la petite boule renaître dans son ventre : les gestes barrières n'auraient aucune efficacité contre les autres enfants et elle aurait préféré lutter contre le virus plutôt que d'affronter à nouveau ses tourmenteurs. Elle saisit un crayon marron et un rose, en quelques gestes rageurs elle isola un îlot d'herbe en dessinant une terre rouge comme son humeur. L'isolement, elle connaissait !
    "Hé ! La Rouquine ! il est où ton fiancé Poil de Carotte ?". "Pouah ! C'est vrai que ça pue les rouquemoutes !". Elle ne comptait plus les mèches de cheveux arrachées et les hématomes douloureux qui s'ensuivaient, les bourrades qui la jetaient au sol, les blagues idiotes qui fusaient sur son passage "Attention ! Y a l'feu !", "Pimpon ! Pimpon !". Et comme si sa rousseur flamboyante ne suffisait pas, ses parents l'avaient affublée de ce ridicule prénom d'un autre âge, Muguette, que les gosses avaient bizarrement associé au monde caprin. Cette pensée lui fit monter des larmes qui s'écrasèrent sur la grande feuille de papier, inondant un sol tourmenté. L'enfant prit un petit morceau d'essuie-tout et très soigneusement, avec des gestes presque tendres, elle dilua les touches de rose tyrien pour les fondre délicatement à la terre.
    Quelques jours avant le confinement, elle avait refusé d'aller à l'école, tentant d'expliquer  à maman son supplice d'être la seule rousse de toute une cour de récréation mais maman s'était contentée de lui ébouriffer les cheveux en lui affirmant d'un ton péremptoire : "Ma chérie, tes amis sont des idiots ! Tu n'es pas rousse, tu es blond vénitien !". Muguette avait retenu sa colère devant tant d'incompréhension et était partie au supplice, le cœur gros, gonflé par un énorme ballon de solitude.
    Sur la grande feuille les crayons continuaient leur ballet, ajoutant ici une souche dressée vers le ciel, là des marches pour que les elfes puissent s'assoir. Elle prit des crayons légèrement gras pour planter des touffes d'herbe indisciplinée, puis en touches précises elle fit fleurir des touches roses, des touches mauves, oranges, jaunes. Elle échangea les crayons contre des pastels pour mettre un arc-en-ciel, un géant qui resterait toujours ici car à Paris, il n'y en avait presque jamais. Avec beaucoup de soin elle fit pleuvoir des traits larges de haut en bas. Avec un autre pastel, blanc cette fois, elle posa des traits de lumière. Puis avec un nouveau petit morceau d'essuie-tout, elle estompa et étala les couleurs. Elle pris un crayon gras blanc et dessina des papillons, des libres et des papillons-fleurs, prisonniers des tiges. Elle descendit de sa chaise, se recula un peu pour admirer son travail et claqua la langue de satisfaction. Elle mettrait les fées un autre jour, car elle n'aimait pas dessiner les personnages. Elle rangea soigneusement ses crayons et ses pastels, un trésor que mamy et papy lui avait offert à Noël. Parfois mamy l'appelait "Marie Laurencin" et comme elle lui avait expliqué qui c'était, Muguette en était très fière.

    Le retour à l'école fut vraiment étrange, tout le monde restant à distance alors que beaucoup auraient bien aimé se sauter au cou, un souci qu'elle n'avait pas. Pour rentrer en classe, il fallait se tenir au milieu de cercles blancs et de grands carrés blancs les attendaient pour la récréation. Elle eut au moins la satisfaction de laisser les autres complètement indifférents. Jusqu'à la récréation. Elle gagna son carré avec joie, persuadée que, comme dans les contes, ce trait blanc la protégerait des autres. Mais les quolibets se mirent à fuser, gagnant en méchanceté tant la frustration des enfants était grande de ne pas pouvoir quitter leur périmètre. De retour en classe, quand la maîtresse sortait pour accompagner un des élèves aux toilettes, la violence se faisait physique. Quand elle revenait, chacun avait repris sa place, en enfant sage et discipliné. Pour le lendemain, les mioches avaient organisé un nouveau jeu : tandis que les instituteurs désinfectaient les classes, les garnements prirent plaisir à bombarder Muguette de petits cailloux qu'ils avaient ramenés d'on ne sait ou. Une des surveillantes intervint durement puis vint s'accroupir devant Muguette :
    - Tu vas bien ?
    - Oui madame. Mais elle ne put empêcher les larmes d'affluer ni son menton de trembler.
    - Écoute petite, il ne faut pas te laisser intimider par ces petits crétins. Je vais te donner un truc qui t'aidera, d'accord ? As-tu un jardin secret ?
    - Heu... non madame.
    - Ah ! Alors tu dois t'en créer un, tout au fond de ton cœur, dans ta tête. Pense à un endroit que tu aimes, un endroit merveilleux mais que personne d'autre que toi ne doit connaître.
    - Même pas ma maman et mon papa ?
    - Non, personne. Sinon, ce n'est plus un jardin secret ! Et quand tu auras trop de chagrin quand tu auras trop mal, pense très très fort à cet endroit pour venir t'y réfugier. Et crois-moi, si tu y penses très fort, si tu y crois très fort, tu ne verras ni n'entendras plus ces petits monstres.
    - C'est vrai ? demanda la fillette en reniflant
    - Croix de bois, croix de fer ! Si je mens, je vais en enfer ! Allez ! File en classe !
    Le soir Muguette raconta sa journée à ses parents, toujours attachés à leur chaîne d'infos. Maman se contenta de lui dire que ce n'était qu'un mauvais moment à passer, quant à papa, il prit un ton excédé et sans lâcher l'écran des yeux il lui demanda quand elle cesserait de faire le bébé. Blessée, Muguette se réfugia dans sa chambre, déroula son dessin et réfléchit à ce que lui avait dit la surveillante. Même si elle savait  que ce n'était que des mots de consolation, elle s'y raccrochait désespérément car c'étaient les seuls mots gentils qu'elle avait entendus depuis deux jours.

    Le lendemain elle reprit le chemin de l'école, son dessin soigneusement enroulé sous le bras car la maîtresse leur avait demander d'apporter le plus beau dessin qu'ils avaient fait pendant le confinement. Elle le complèterait pendant le cours d'éveil. Comme elle s'y attendait, les brimades reprirent, plus nourries que la veille, et elle eut beau s'imaginer un jardin secret, quolibets et moqueries ne se taisaient pas ! Quand vint l'heure de la récré, elle prit son dessin pour éviter qu'on le lui abime et elle gagna son carré. Le même jeu recommença, avec un peu plus de violence, les cailloux pleuvant comme une grêle mauvaise. "Attrape ça, la rouquemoute !". Mais cette fois, Muguette ne pleurait pas.

    Tandis que la surveillante de la veille s'approchait à grands pas, la fillette déroula le dessin, le posa au sol en prenant soin de bien le lisser, puis elle ramassa les petits cailloux et en plaça un petit tas à chaque coin de la grande feuille pour la lester. Le soleil illuminait les couleurs et le jardin parut se gorger de ses rayons. Médusés, les enfants fixaient la fillette, se demandant si elle n'était pas devenue folle.
    Celle-ci ôta ses chaussures qu'elle aligna soigneusement dans un angle du carré, revint au bord de la feuille et ferma les yeux. Elle se concentra, voyant les couleurs s'animer derrière ses paupières obstinément closes et le jardin lui sembla soudain presque réel. La cour était à présent silencieuse. La surveillante n'était plus qu'à un mètre,  quand Muguette sauta à pieds joints au centre du dessin et disparut.

    Muguette sentit l'herbe douce sous ses pieds alors elle ouvrit les yeux. Sentant une protubérance dans son dos, elle se contorsionna et vit deux ailes diaphanes qu'elle agita doucement. Elle constata avec ravissement qu'une robe arc-en-ciel avait remplacé son jean et son t-shirt. Elle s'assit et aussitôt des papillons virevoltèrent autour d'elle, comme s'ils étaient tout heureux de la retrouver après une longue absence. L'un d'entre eux, plus téméraire que les autres, vint se nicher au creux de sa main et lui dit :"Nous t'attendions ! Bienvenue dans ton jardin secret ! Tu es désormais chez toi !".

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 27 Mai à 07:39
    Mais c'est une belle histoire que ce joli conte. Quelle imagination...
    Je te félicite..
    Gros bisous
    2
    Vendredi 29 Mai à 17:44

    Je n'ai pas touché mon ordinateur depuis trois jours et à la lecture de ton conte, j'ai été bouleversée. Ton texte est superbe et pour te dire, aujourd'hui, j'ai eu un ami qui m'a appris que son fils avait été victime de ses camarades de classe à cause de ses cheveux roux. Je lui ai répondu que tous les rouquins et rouquines que j'ai côtoyés dans ma vie étaient tous porteurs d'une touche de magie. Ton conte, lu quelques minutes plus tard, m'a profondément touchée. Je vais le publier avec un plaisir immense et je te remercie d'avoir répondu à mon sujet avec autant de talent.

    3
    Jeudi 9 Juillet à 09:07

    Bonjour

     

    un merveilleux conte, avec une si belle fin

    le jardin secret que chacun se garde et savoure le temps d'une petite evasion

    il te faut nous faire une suite, un jour

    4
    Mercredi 9 Septembre à 17:28

    Un magnifique conte je suis émue!! je te félicite tu as une belle imagination j'adore!!  Un petit jardin secret un petit paradis ou tout est permis de rêver... s'évader de ce monde cruel savoir se mettre dans sa bulle et tout oublier autour de soi c'est une belle évasion... Pour répondre à ta question je travaille avec des logiciels parfois payants ou gratuits.. je travaille avec photo filtre ,sqirl, photo impact 10 , photo impression , paint net et bien d'autres. Mais je suis une autodidacte j'apprends de moi même si ça va pas je recommence. ce qui me gêne le plus c'est que certains logiciels sont en anglais alors petit dico et je note lol!! Merci pour ta chaleureuse visite et de tes commentaires appropriés... gros bisous à bientôt. Chrys..

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